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    Rides lisses

                          Photo : © Clo Hamelin 

     

     

    On a de vilains mots pour dire le vieillesse,

    Baderne de croûton, croulant de toute espèce,

    Perte d’autonomie, retombé en enfance…

    Ô enfance si chère qu’elle est toujours en liesse.

    Ténacité sénile d’un pépère troisième âge…

    A tout ces mots grinçants, apport d’un héritage,

    A la géronte caduque et dégénérescente,

    J’affectionne plutôt la vioquerie transcendante. 

    A petits mots précieux, pour ne pas encombrer,

    On dira cher ancêtre, patriarche, vieux routier.

    J’honore la vieillesse, ou du moins l’appréhende, 

    Car je suis à sa porte en princesse froissée

    Par des heurts si soudain et des bonheurs intenses

    Que nul ne saurait me faire escamoter

    Sillons de rides de mon allègre vie

    Où s’écoule une eau pure sur une terre de peau 

    Encore vermeille et lisse

    Baignée par tant de feux, 

    Changeants en l’occurrence.

    Nous ne sommes pas vieux, 

    Nous sommes juste omniscients

    Equipés d’un savoir que le bel âge ignore

    Et pourtant la verdeur possède en elle l’acquis

    Déjà rencontrée sans ses anciennes vies.

    Réjouissons-nous, nous sommes de passage

    Nos printemps reviendront, ainsi que nos outrages,

    Notre nubilité fera le lit de l’âge.

    Seulement il est une chose que nous devons comprendre

    Et ne nous trompons pas, car cela est étrange,

    Tant que nous n’aurons pas saisi nos archétypes

    Nous reviendrons encore remettre le couvert 

    Et danser sous la lune… et penser à l’envers.

     

     

     


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                                           Photo : © Clo Hamelin

     

     

    La petite araignée qui m'a surprise un matin, étirant tout naturellement

    son fil du bord d'une boîte de couleurs m'en a appris tant sur elle en une fin de journée.

    Elle était là, à se balader, rapide, mobile d'un endroit à l'autre.

    De ces araignées sauteuses qui disparaissent à la vitesse de la lumière.

    Reej m'a soumis l'idée de l'oublier et que certainement c'était l'occasion, enfin, de régler mon problème avec les araignées.

    Sinon, que je m'en débarrasse tout simplement. Qu'il fallait que ça s'arrête cette phobie.

    Je l'écoutais, du moins j'essayais.

    J'avais deux choix pour m'en débarrasser, la saisir avec un bout de quelque chose, ou… la tuer.

    Essayant de l'oublier, je continuais mon pastel. Mais je la sentais dans le coin, je la voyais du coin de l'œil, sautillant, faisant de brusques demi-tours, s'arrêtant, fixe, sur place, les antennes bases vibrant aux ondes du terrain, se dirigeant comme guidée par les flots de lumière lui arrivant. Je craignais à un moment d'inattention l’instant où son minuscule corps sauterait sur mon pull pour s’y enfouir et graviter jusqu’à mon cou. Fantaisie du mental…

    J'essayais de la saisir avec un morceau de papier doux, ramassé dans une des boîtes de couleurs, mais aussitôt elle m'échappa et sauta sur le mur d'en face. S'arrêtant comme paniquée, les sens brusquement bouleversés, le cœur battant.

    Je finissais par l'oublier, elle n'était plus à se balader sur le rebord de la table. Je ne la vis plus. Elle devait être blottie dans un coin, assommée. Je pouvais dessiner en paix.

    Puis elle réapparut sur l’arête du papier. Elle s'engagea sur le dessin.

    Bon voilà autre chose.

    Je présumais que c'était les muses qui m'envoyaient un petit insecte pour l'inspiration.

    Elle grimpa sur la lampe et se dirigea vers l'abat-jour là où il fait plus chaud. Lieu idéal pour tisser une toile. Mais non, vacillante, elle fit demi-tour et entrepris de descendre la rampe.

    A petits pas ambulatoires, elle arpenta l’acier chaud. Il fallait que je m'en débarrasse. Je n'arrivais plus à travailler.

    L'examinant de plus près, je m’assimilais un instant à elle.

    Elle était là, à l'aventure, cherchant je ne sais quoi, de la nourriture peut-être. Elle était jolie, brun clair, un trait vertical lui barrant le dos, de minuscules antennes. Elle était petite et courte comme une voyelle. Je la trouvais bien téméraire d'être là. Je n'étais pas encore prête pour la cohabitation avec l’arachnide.

    C'est avec un déterminisme sapien que j'allais à la cuisine et déchirais un morceau de papier, puis je saisissais l'endroit approprié pour l'attraper. Plus par impatience que par volonté de la tuer, je la recouvris du papier avec toute la fébrilité et le dégoût inspirés par la peur de la sentir entre mes doigts. Son corps craquant sous ma peau.

    Je retournais à la cuisine pour la flanquer par la fenêtre ou du moins son rebord, ouvris le papier pour constater de l'état de la bestiole.

    Bon ben, je l'avais écrasée.

    Pardon…

     


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    L'INSTANT D'AMOUR, DIT-ELLE…
     
                                                               Photo : © Clo Hamelin
     
    Ce moment de bonheur intense,
    suprême où l’on sens cette onde bleutée ascendante
    qui s’exulte au touché.
    Lui.
    Si bien. C’est si bien.
    Le regard submergé par l’attente,
    fondant l’un dans l’autre par cette émanation du désir
    qui passe dans leurs prunelles, droit au ventre,
    dans les fibres ténues de la peau, aux zones vulnérables.
    Vulnérabilité languissante.
    Si lascive dans le geste, attouchements précis.
    Elle, si abandonnée.
    Un baiser dans le cou ponctué de tendresse,
    un soupçon vorace et ravisseur.
    De grosses étreintes caressantes.
    Elle se laisse ravir, un peu gauche encore par le trouble.
    Les bras qui s’entourent et ils chavirent dans un indicible abîme bleu,
    un néant clair infini.
    Lui, désarmé aussi.
    Rien qu'eux.
    Avec cette joie de se donner et d’une sensuelle gravité.
    Explorant chaque recoin du corps et s’y attardant,
    à l’écoute du soubresaut irrésistible.
    Ce souffle des corps.
    Cette jouissance qui veut venir
    et que l’on agace en la retardant pour mieux
    ne pas être séparés une fois encore,
    pour continuer de goûter la charnelle sensation
    comme l’ultime.
    Le seul sacré qui soit.
     

     


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    Une si petite lueur

     

    Saisir la véritable réalité du monde.

    S'attacher à chaque signe qui cligne de sa lueur, 

    fait entendre à chacun qui veut bien lâcher prise,

    le détour de sa route, l'évidence du trajet, 

    l'adéquation des mots, la pertinence du choix... 

    Ce signe avant-coureur qui ne paie pas de mine 

    et qui pourtant indique aussi doucettement,

    et sans trop insister, que c'est là la sagesse.

    Et ne plus renvoyer cette belle intuition, 

    qui vient du plus profond, sous des termes confus 

    d'hasard, coïncidences, conjoncture, coup de dés, 

    les décisions secrètes de son être intérieur. 

    C'est lui-même, cet allié sous le voile, qui se sert 

    de ces traits ordinaires pour être incognito. 

    Ce grand être caché que certains nomment Dieu 

    ou tout autre grand mot pour qui l'on s'est battu 

    et versé tant de sang.

    Et ainsi prendre garde, et ne plus s'affoler, 

    de ne plus tenir tête, d'être ainsi entêté,

    de brandir tout du long de cette vie fragile 

    une morgue suintante, un contentement de soi, 

    un sacrifice pédant, une haine des autres 

    et tout d'abord de soi, 

    une culpablilité dont l'origine est trouble

    et qui remonte à loin, de toute éternité. 

    Être plutôt gracieux, au sourire véritable,

    à l'attention tenace pour ne plus se blesser 

    et ne plus accabler de sa propre ignorance 

    son voisin de barrière, sous un autre costume 

    qui est semblable à nous.

    C'est tout un édifice qu'il nous faudrait refaire. 

    Nous sommes des milliards à penser à l'envers.

     

     


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    Le rêve éveillé

     

     

    Attablée, avec autour des visages inconnus, 

    penchée sur des papiers lisses et des crayons chamarrés,

    je dessinais des corps de femmes emprisonnés dans les méandres de la vie. 

    Et l’écriture qui courait, s’insinuant sur le Velin.

    Je dictais mes mots à la plume, répondant aux sanguines, carminé d’encre bleue.


    Tout autour, ça piaillait dans tous les sens, des hommes aux cheveux d’algues

    peignaient de grandes fresques aventureuses, et disaient : « Je peins là où se trouve 
la misère »,

    et je leur répondais « oui, mais avec joie, pas avec amertume »,

    et nous partions tous 
dans de grands éclats de rire, sans raison. 

    Je m’enfonçais soudain dans les dédales d’un ruban serpentin

    où chaque volute expulsait une toile intrépide, un poème audacieux.


    Des moines milanais aux voix de caverne chantaient des hosanna au plus haut des cieux

    sur une musique rocambolesque.


    Dante sauta d’un nuage et retomba sur la table pour y boire l’elixir,

    me couvant de yeux tendres.


    Une corde de guitare murmura un sanglot. 

    Je m’éveillais. 

    Avais-je rêvé… 


    Le papier était là, les pinceaux aussi…


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